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Le
cerveau de l'homme
par
Lorne Eiseley
ou le dernier magicien
première
publication: PI a y boy
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Lomé Eiseley est un anthropologue américain que ses
collègues américains préfèrent appeler poète et naturaliste contemplatif. Docteur en Anthropologie de
l'université Pennsylvanie depuis 1935, il a été professeur dans différentes
universités et il a écrit plusieurs livres dont les mérites littéraires, scientifiques et visionnaires ont fait
de lui un héros et un maître à penser de l'underground. Fasciné par le passé de l'homme et la nature,
il essaie de réinterpréter pour le monde moderne les données de l'archéologie, de la paléontologie et de
l'anthropologie. Eiseley. à 63 ans, décrit le monde naturel avec une perception très acide qui ressemble à
s'y méprendre aux récits de "voyages" des jeunes de vingt ans. Dans ce
texte, Eiseley nous met en garde contre notre folie destructrice et nous enjoint de nous
réconcilier
avec notre passé animal et végétal dont nous ne pourrons jamais nous débarrasser.
Ce texte est une introduction particulièrement brillante à son univers. Son livre le plus célèbre est
"The Unexpected Universe" qui n'est malheureusement pas traduit en
français.
Chaque homme dans sa jeunesse rencontre pour la dernière fois un magicien qui fera de lui ce
qull doit être éventuellement.
Sur une plus grande échelle maintenant,
l'homme va à la rencontre de son magicien qui n'est autre que le cerveau
collectif de l'humanité, cette énergie
unique et envahissante qui accouchera du dernier miracle ou nous plongera dans
l'ultime désastre. Inutile d'insister sur cette dernière catastrophe,
trop évidente pour qu'elle échappe à
quiconque: l'homme fit un cancer qui
menace d'exterminer le monde vert d'où il vient. C'est du dernier miracle que
j'aimerais écrire aujourd'hui.
Un Jour, en pleine gare centrale de New York, le fantôme de mon
maître-professeur, mort il y a longtemps, m'apparut. Il ne consentit pas à me
dire un mot, mais, dans son regard, je sentis qu'il me repro-Ohalt une trop longue absence hors des
forêts, hors de la nature vierge que nous
avions parcourue ensemble et où nous avions travaillé. Je rentrai chez
moi, bouleversé. Il avait raison. Depuis dix
ans, j'avais vécu à l'Intérieur d'un bureau sombre et poussiéreux d'université, écrasé par les livres et les devoirs
académiques, séparé de la terre d'où
j'étais issu. Il fallait que j'y
retourne.
L'humanité va bientôt s'engager elle aussi dans une aventure semblable à
la mienne quoique plus difficile. Au moment critique de son odyssée spatiale,
l'homme l'est rencontré lui-même à la porte des étoiles, et l'ombre qu'il projette
devant lui remonte en arrière jusqu'à la forêt sombre dont il s'est efforcé
de sortir depuis toujours. Au cours de son histoire, l'homme a traversé deux mondes.
Il doit maintenant pénétrer dans un autre univers, oublié celui-là, armé de
connaissances acquises
dans la victoire de la [une. Il doit apprendre
que quels que soient ses pouvoirs de magicien, lui-même est sous l'emprise d'un pouvoir plus grand et puissant
qu'il ne pourra jamais oublier ou éviter. Ce sort, il le subît depuis le début
des temps, celui du monde naturel d'où il est issu.
Platon
a raconté l'histoire de Ja grotte et des prisonniers enchaînés dont la seule
connaissance était celle des ombres qui dansaient devant eux sur les murs de
leur grotte. Lorsqu'enfin j|s étaient admis à voir la source
lumineuse d'où venaient les ombres, ils étaient aveugles et bouleversés. L'oeil
de l'esprit (mind) peut être frappé de deux façons: soit en pénétrant di*
rectement dans une lumière plus forte, soit eh reculant dans les ténèbres. Le
mythe de Platon est plus vrai qu il ne semble: l'homme sort véritablement d'une
prison sombre, celle de la forêt dont les feuilles cachent le soleil. S'il a
pu lire son chemin dans l'avertir, ce n'est qu'à la lueur du feu ou de la
lune. Dans la préhistoire, la nuit était consacrée à la réflection, a
l'observation des étoiles. Les étoiles voyageaient; les hommes le remarquèrent
et donnèrent des noms d animaux à ces astres; c'était l'époque de l'Homme
chasseur et du cycle des saisons.
Malgré
nos savants raisonnements sur nos frères animaux, dont les cris purement
instinctifs furent lentement remplacés par des significations variables et confuses
dans la tête de nos ancêtres directs, j'aime à croire que l'entrée de l'homme
dans son second royaume, celui de la sagesse acquise, fut littéralement une
expérience magique. Je me suis promené pendant plusieurs jours sur la plage
désertée d'un littoral. L'isolement prolongé me permit de percevoir, au bout
d'un certain temps, dans les coquillages de toutes sortes qui jonchaient le
rivage, de petits visages bizarres qui me regardaient - et dont le regard avait
un sens pour moi. Je n avais parlé à aucun être vivant depuis quelques heures
et, dans le silence, je recommençais à lire, a lire comme un illettré. Ma
lecture n'avait rien à voir avec les mots. Les visages à l'intérieur des coquillages
avaient pour moi une signification humaine.
Une
nuit pendant la traversée à pied d'une plaine, les nuages au-dessus de moi se
mirent à prendre dans le clair de lune des formes archaïques silencieuses que
je pouvais déchiffrer. Une telle possibilité me certifie que bien avant
l'apparition du langage, l'homme pouvait lire de telles images. La
lecture de cet alphabet illimité de formes dépassait le seuil des possibilités
animales et seul l'homme pouvait percevoir un visage dans une coquille, ou un
doigt pointé dans un nuage. Il existait dans le cortex en croissance de l'homme
un endroit où, paradoxalement, le temps coulait et s'attardait, où les images
mentales se multipliaient et se transformaient. On serait tenté de croire que
le langage nous arriva avec toute la soudaineté d'une explosion stellaire de
supernova. Assurément, les prémisses biologiques, appareils auditifs et
mémoire, existaient déjà, mais l'invention du langage, compte tenu des éléments
biologiques et culturels, n'a pu se faire qu'avec la plus grande rapidité.
i
l'on examine le passé fossile de l'homme, on s'aperçoit que l'accroissement
cervical de Thomo sapiens n'est que tout récent, c'est-à-dire il y a 1,000,000
d'années. L'apparition du langage, que certains linguistes ne font remonter
qu'à quarante mille ans, peut être considérée comme le berceau de l'univers
humain, un univers qui n'a plus rien à voir avec l'univers naturel,
l'environnement organique et minéral. Dans ce deuxième monde de la
"culture", des formes se créent dans le cerveau qui peuvent être communiquées
dès qu'un mot est associé à la forme créée. L'homme et les objets
n'appartiennent plus vraiment au monde naturel et deviennent soumis aux
transformations du cerveau. Le passé, transformé en souvenir, peut venir
hanter le présent. Les dieux murmurent dans les arbres. Certaines idées
d'allure cosmique tissent autour de l'univers une toile de support mathématique.
Mais, dans son effort pour comprendre et expliquer l'Univers, l'homme a perdu
une partie de lui-même qu'il ne pourra jamais plus retrouver -l'assurance de
l'animal qui sait que ses sens ne le trompent pas, qu'il a bien devant lui la
forme que perçoit son oeil. Son intérêt pour le monde naturel exclut
finalement l'homme de cette même Nature où il ne retourne que pour la violer.
Faisons cependant une
distinction. Le primitif, et même les dernières cultures de chasseurs de notre
époque, projettent une image amicale et paisible sur les animaux lorsqu'ils
échafaudent des symboles pour le monde. Les animaux parlent entre eux et
pensent rationnellement comme les hommes — ils ont une âme. L'homme primitif vivait
dans une interdépendance très étroite avec son premier univers, même s'il avait
déjà développé une certaine philosophie, une lecture ora-culaire de la nature.
L'important c'est qu'il vivait à
l'intérieur de ce monde et qu'il ne l'avait pas encore transformé en instrument
ou source de matériaux. En Occident, l'homme chrétien essaya d'échapper aux
illusions que le primitif projetait sur
Cette nouvelle acquisition
n'était autre que la dictature monothéiste d'une seule divinité; l'homme ne
voyait plus de dieux sylvestres derrière chaque arbre ou d'esprits dansant dans
les ruisseaux. Ses frères les animaux se voyaient reléguer au sombre domaine
des créatures sans âmes. Les animaux ne parlaient plus et n'avaient plus aucune
influence sur l'homme: le chemin était ouvert pour l'avènement de la science
moderne. En raison de son détachement, cette science regarderait d'abord la
nature en étranger curieux pour éventuellement porter le même regard froid et
détaché sur l'homme ce regard qui avait rejeté les animaux a la foret pour
toujours et qui devait transformer l'homme, «"«-auss! en créature sans âme
et remplie d'irrationnel tne apprendrait à l'homme son rapport avec le reste de
la vie Et plus la technologie en devenait une d exploitation, plus l'homme
croyait qu'il pouvait se retirer de la nature ou la transformer, qu'il pourrait
se guérir de sa profonde maladie en augmentant la distance entre lui et le
naturel. L'homme était devenu un monstre.
La
puissance du langage est résumée par les linguistes dans le mot
"déplacement" qui symbolise les moyens par lesquels l'homme a réussi
à survivre dans la nature et qui lui ont permis de créer et d'entrer dans ce
deuxième monde qu'il habite maintenant. Le déplacement est l'instrument qui a
permis a I homme de quitter sa planète. Le déplacement, dont la source se
situe dans les symboles fantômes qui se déplacent le long des voies neuronales
du cortex, consiste a pouvoir parler de ce qui est absent et à se servir de I imaginaire pour contrôler la réalité.

Seul l'homme
peut manipuler le temps et en tirer le passe et le futur seul l'homme peut
transposer les objets ou les idées abstraites et créer une réalité qui n'existe
qu’à l’état de potentiel dans le monde réel. De cette aptitude lui
viennent sa structure sociale, ses traditions et même Ies outils par lesquels
il transforme son environne» ment. Ces outils existent d'abord quelque part
dans son crâne avant que sa main n'en fasse une réalité.

Un autre aspect
de la vie mentale de l'homme qui né-cessite une grande attention est son désir
de se sur-passer. Les
philosophes et les étudiants de religions comparées ont souvent remarqué le
fait que l'homme a un mystérieux besoin de rechercher ses origines dans
l'univers, le fameux "sens cosmique" unique à l'homme. Quelle que
soit l'évolution de cette tendance, elle a rendu l'homme conscient de son
imperfection et de sa faiblesse, et a suscité en lui le désir de renaître qu'on
retrouve dans de nombreuses religions. Poussé par sa nature incomplète, l'homme
se cherche un rôle plus grand et plus noble, au-delà de la nature. Ainsi le
bouddhiste Zen veut créer "un royaume du Vide, du Néant où poussent des
arbres sans racines". Paradoxe plein de vérité du bouddhiste qui vide
l'esprit pour (|ue l'esprit puisse parfaitement et complètement saisir le
monde. Aucune autre créature ne remet en ques-lion sa façon de penser ou
ressent le besoin d'essuyer le miroir de l'esprit pour mieux percevoir
l'intuition de son être. En d'autres mots, la vie de l'homme est conçue comme
irréelle et stérile. Peut-être était-il Inévitable qu'une créature d'une telle
ingéniosité et pourvue d'une incroyable mémoire ne devienne aliénée et séparée
de son univers, de ses frères et des objets qui l'entourent. Il souffre d'une
nostalgie pour laquelle II n'y a pas de remède, sauf lorsque l'esprit, au lieu
d'entretenir un rapport d'exploitation avec ses semblables, en adopte-un de
perception et d'offrande.

Après l'époque
des premières villes et empires néolithiques, une période de recherche et de
transformation Intellectuelles bouleversa le monde connu. Cette période,
fondamentale à qui veut connaître et comprendre l'homme, culmine dans le
premier millénaire av. J.-C. Dans les grands centres de civilisation, chinois,
indiens, hébraïques, grecs, l'homme avait commencé à abandonner les dieux de
ses pères et ses liens de loyauté tribale pour se lancer dans un monde
intérieur d'où était bannie la poursuite du pouvoir terrestre. La destinée de
l'âme humaine devint plus importante que le pillage d'une province. Quelle que
soit la différence dans l'expression qu'ont donnée à cette nouvelle façon de
voir le monde Conficius, Bouddha, Jésus-Christ, ces nouvelles religions
partagent plusieurs croyances et accordent le même respect pour la dignité du
petit peuple, de l'homme commun. Nous devons à cette période, où se forgent
les grandes valeurs de surpassements, ce monde de la pensée universelle qui
est notre plus précieux héritage humain. On peut la voir prendre forme dans
l'histoire de Jésus-Christ, telle qu'elle est racontée par saint Jean. Nous
assistons ici à la métamorphose de la divinité tribale des premiers Juifs en
divinité universelle. "J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de ce
troupeau; elles aussi je dois les ramener au bercail et elles entendront ma
voix. Il n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul berger."
Ces mots prononcés par te
charpentier de Nazareth sont ceux d'un révolutionnaire. Ils ont franchi lès
frontières, transmis par les galériens, les esclaves: "Un troupeau, un
berger. Suivez-moi." Ce ne sont plus les mots colériques d’un destructeur
maniaque et jaloux, de petit potentat de bourgade. Ils indiquent au contraire
un refus des biens matériels et prêchent une quête de la lumière intérieure. Une fois diffusées, ces
idées subirent l'usure du temps et de la superstition, mais la morale humaine
de ces prophètes et penseurs a survécu aux empires. Ces hommes nous parlent à
travers les âges; chacun, à sa façon, encourage chaque homme à pratiquer la
charité et l'humilité. Ils sont venus sans armes, encourageant
leurs disciples à dominer leur nature animale pour mieux faire surgir une
nouvelle et noble créature. Ces rêves datent du premier millénaire av. J.-C.,
et, encore aujourd'hui, l'homme tourmenté les poursuit.

J'ai parlé plus haut de la
lumière de Platon qui aveugle celui qui a vécu dans les ténèbres. Ce sont de
ces ténèbres que sortit la première influence humanitaire. C'était vraiment
l'époque des bons bergers. Personne ne sait pourquoi ces différents prophètes
eurent une influence si profonde sur l'histoire, comme personne ne peut
expliquer le mystère de la coïncidence à*n% les différentes cultures
euro-asiatiques à la même époque de ces penseurs humanitaires. Celui qui pourra
répondre à ces questions en saura long sur l'humanité.
L'ère scientifique a
remplacé les prophètes. Nous sommes devenus les maîtres pitoyables d'une
énergie nucléaire qui menace de nous détruire tous. Effrayés, c'est vers l'espace
que nous tournons nos regards,, espérant y fuir comme si la fuite était la
seule réponse. Nous fuyons de nulle part pour aller nulle part. Quant aux
bergers rassurants, ils ont disparu dans l'histoire. Un d'eux, Jésus, nous a
laissé ce message cryptique: "Mon enseignement n'est pas de moi mais de
Celui qui m*a envoyé." Même à notre époque où l'homme désabusé ne croit
plus à rien, ces paroles sont un avertissement que "Celui qui m'a
envoyé" repose peut-être dans le corps de l'homme, attendant patiemment
la fin du récit.
Parvenu dans ce deuxième
univers de la pensée, l'homme se demande encore s'il a le droit d'y être. Les
roseaux de la plaine qu'il a traversée pour s'y rendre se sont refermés
derrière lui. Il attend incertain qu'un geste inconnu, un acte propitiatoire de
forces invisibles le libèrent. À cette fin, il a construit des pyramides et des
temples, mais en vain. Un plus grand sacrtfice
lui est demandé, le geste d'un grand magicien, d'un homme capable de se
transformer lui-même. La paradoxe du "retour'* est la seule
volé qui lui reste. Mais l'homme terrorisé hésite.
Au plus profond du subconscient humain
réside une terreur de ce qui nous est parvenu de la forêt, qui nous a suivi
après notre sortie de ce premier monde naturel, héritage qui vient encore
hanter nos rêves d'ho-mo sapiens. Nous ne voulons pas revenir sur nos pas et
préférons nous cacher dans les mégalopolis inhumains pendant que les
cauchemards continuent de nous assaillir.
Les Rêves sont vrais. Sortis de la forêt,
ce n'est qu'au prix d'incroyables efforts que nous avons réussi à traverser les
marais de la plaine. Un* présence invisible a suivi chacun de nous. Les
roseaux, se referment derrière nous, mais pas aussi complètement que nous le
voudrions. C'est le prix qu'il faut payer pour avoir gardé le même corps dans
deux mondes différents. Les besoins de
l'animai en nous sont plus vieux que nous et doivent être quelquefois forcés à
demeurer dans le nouveau royaume. C'est pourquoi toutes les grandes religions
demandent à l'âme de ne pas s'attarder à la frontière de la forêt et de la
plaine et de pousser plus avant.
Le pouvoir magique et sorcier
qu'exerçaient les sons symboliques et les hiéroglyphes écrits sur le nouveau
cerveau de l'homme l'attirèrent de plus en plus loin des roseaux. Les temples
sauraient mieux contenir ses pensées et apposer ses rêves aux étoiles. Une fois
passée de la nature visible m monde irréel et sans substance qu'elle a su tirer
de son esprit (mind), la créa-ture humaine ne cessera jamais de soupirer pour
un monde qui se situe au-delà de ce monde. Néanmoins le paradoxe demeure
entier: une fois franchi le seuil de l'espace, l'homme est obligé de se
retourner et de re-garder avec plus d'intensité le monde de la forêt - cet
ancien royaume du corps qu'il est condamné à habiter, ce corps qui complète sa
prison cosmique.

Si l'on regarde la terre du haut d'un
avion, on voit, dans certains pays civilisés, la
maladie de la ville s'étendre
partout avec les tentacules de la banlieue qui n'en finissent plus de manger la
campagne; et par-dessus ce cancer, un voile immobile de pollution couronne les
bijoux de la technologie humaine. Mais la planète, vue comme par les
astronautes du haut d'une cabine spatiale, offre le spectacle incroyable d'une
sphère bleue et blanche suspendue dans le noir du vide. L'homme y est invisible
ainsi que ses villes et ses ravages. La perfection de notre planète nous
apparaît de plus en plus évidente à mesure que l'aventure spatiale nous informe
sur le restant du système solaire.
Pendant des siècles nous
avons rêvé d'extra-terrestres habitant quelque part dans le système solaire. En
vain, car nous sommes seuls et notre planète, que nous avons si longtemps
traitée avec une désinvolture criminelle, est le bijou planétaire le plus
précieux qui soit. Nous sommes tous, plantes, animaux, humains, à bord d'un
vaisseau spatial aux dimensions limitées, dont le voyage a commencé il y a si
longtemps que nous avons déjà abandonné un ensemble de dieux pour en adopter un
autre, ceux de la science. Les grandes religions demandèrent à l'homme de
surpasser sa propre nature en l'invitant à pénétrer dans le pays sans limites
du contrôle de soi. Mais à notre époque, la science offre à l'homme le pouvoir le
plus complet sur la nature extérieure et semble essayer de nous convaincre que
la fuite hors de la planète est notre bien le plus précieux.
Un représentant de
Pourquoi ces réactions
irrationnelles? Est-ce la peur de la surpopulation, du cancer de la
civilisation? Mais où donc ces hommes veulent-ils fuir? Le restant du système
solaire n'est que cratères, désolation, espaces froids ou bouillants,
inhabitables. Quatre années lumières nous séparent de l'étoile la plus proche.
Où donc aller? Encore une fois je pense à cette pierre précieuse bleu et blanc,
remplie d'eau et de végétation, à qui nous devons notre naissance. Est-ce à
elle que nous devrons aussi notre destruction?
Non, cette planète a
nourri l'homme. Ce dernier a mis quatre millions d'années à sortir de la forêt
et traverser la plaine, et quelques millénaires pour se rendre jusqu'à la lune.
Il est injuste de dire que cette planète détruira l'homme. Quelque courageuse
que soit l'expédition vers la lune, toutes les peurs de l'homme et son besoin
d'évasion y sont concentrés. Il a déjà fui deux mondes, de la savanne sauvage
au monde bril-lant de l'esprit (mind), et encore il fuit.
Aujourd'hui,
l'accroissement quantitatif des hommes et leur pouvoir technologique pour
polluer la terre mettent au jour une bien pressante nécessité: celle pour
l'homme de rentrer consciemment dans le premier monde d'où il est venu et de
le préserver pour sa propre sécurité. Son deuxième royaume qu'il a ti ré de son
cerveau l'a amené très loin mais ne réussira pas à le faire sortir de la
nature, non plus que l'homme peut vivre en essayant de s'évader dans ce
deuxième monde exclusivement. L'homme doit pouvoir incorporer, à la sagesse
des grandes religions, une morale qui ne s'adresse pas seulement à ses frères
et voisins mais aussi aux règnes végétal et animal. Pour survivre, il doit
demander à son monde culturel les moyens de réintégrer la forêt qu'il avait
cru abandonner pour toujours et qu'il s'amuse aujourd'hui à détruire. S'il
réussit, peut-être aura-t-il créé un troisième monde qui combine les éléments
des deux premiers, un troisième monde qui rapprochera les responsabilités et la
noblesse de caractère dont avaient parlé les créateurs, sinon de l'homme, au
moins de l'âme. A l'époque pré-scientifique, ces créateurs avaient exprimé le
désir de l'homme de transcender sa propre image, besoin que n'a pas réussi à
ensevelir l'armement contemporain et la toute-puissante technologie.
L'histoire des grands
sauveurs, qu'ils soient chinois, indiens, juifs ou grecs, est l'histoire de
l'humanité à la recherche d'elle-même et de la lumière qu'elle essaie
d'atteindre, non pas au moyen d'outils, mais par une lente progression
intérieure de l'esprit. Et un jour cet Esprit sera peut-être notre maître,
après s'être connu lui-même. "Le poète, dit Emerson, doit être semblable
au paratonnerre, qui touche un point plus rapproché du ciel que ce qui
l'entoure et descend ensuite droit vers la terre dans l'humus noir et humide;
sinon les deux ne servent à rien." Aujourd'hui, cet effort n'est pas
seulement requis du poète mais de nous tous. Sans ce courage, l'espèce humaine
ne survivra pas. L'homme doit être son dernier magicien. H doit trouver le
chemin qui le ramènera chez lui.
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