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Quand les
adultes sont fumés par la marijuana
On a tendance à croire que seuls les
jeunes fument. Parce que seuls les jeunes se font prendre à fumer. Dans une société
de consommation, largement éduquée par la publicité et les moyens
d'information, il est inévitable que l'usage du pot soit passé du carré
Saint-Louis à Outremont. Et après Outremont?
L’habitude est de dire que ce sont les jeunes
qui fument de la marijuana. On associe l'usage de la marijuana à un style radical de vie. On croit que
seuls ceux qui ont des cheveux longs sont des adeptes du pot. Souvent ils le
sont en effet, mais pas toujours. On trouve d'une façon assez courante dans les communes hippies
des garçons et
des filles qui refusent de fumer du pot, au même titre qu'ils refusent le tabac ou
l'alcool.
Il serait plus juste de dire que ce sont
les jeunes qui ont imposé la marijuana en tant que phénomène social. Autrefois des adultes fumaient,
mais en secret. La lutte pour la légalisation du pot est devenue beaucoup plus
une lutte pour la liberté en général.
Le meilleur
exemple de cette attitude de la société est la mésaventure qui est arrivée à Tim Leary. Son arrestation a eu pour cause
légale la
possession d une cigarette de pot; tout le monde sait que les raisons véritables de cette arrestation sont d'un
tout autre ordre, et particulièrement d'ordre politique. Au Canada, et
plus particulièrement au Québec il est encore assez rare que de tels glissements de sens se
produisent. Pourtant, lors de la promulgation des lois de guerre, on a pu voir
la police se féliciter d'avoir trouvé une cigarette d'herbe chez un présumé terroriste.
La réalité c'est que toute attitude radicale aide la
classe moyenne à évoluer. De même que ceux qui portent les cheveux très longs ont permis à la classe moyenne de se laisser allonger
les cheveux d'un pouce, de même les radicaux du pot ont permis à la classe moyenne de découvrir, puis de se livrer au plaisir du
pot en salon.

En ce moment où le rapport Le Dain tente une ouverture,
contrée
semble-t-il par les gouvernements canadiens qui s'alignent, sans véritables raisons, sur les motifs purement
politiques de nos voisins du Sud, il est important de signaler ce fait que de
plus en plus d'adultes, de toutes classes sociales, fument du pot.
L'usage généralisé du pot date des années 1965 environ. Les jeunes qui ont fumé à cette époque sont devenus des adultes. On admet généralement que les filles et les garçons connaissent l'existence du pot, ainsi
que ses effets théoriques, à peu près en même temps qu'ils découvrent, entre eux, les "mystères de la vie". Qu'on le veuille ou
non, le pot en tant que donnée sociale appartient aussi bien à l'enfant qu'à l'adulte. Ce serait une grave mésinterprétation que de le limiter à la simple révolte de l'adolescent.
Mais comment les adultes (puisque ce sont
les adultes qui nous intéressent dans le cadre de cet article) en sont-ils venus à fumer du pot? Selon les enquêtes faites, ils l'on fait "à titre d'expérimentation", pour vérifier les dires des moyens de diffusion.
Signalons à ce
propos que les moyens de diffusion comme PLAYBOY ou comme TIME MAGAZINE ont
plus fait pour répandre le pot dans la classe moyenne que les communes de San
Francisco ou des Adirondacks. A Montréal, où aucun journal underground n'arrive à survivre, les reportages publiés dans


Il est honnête de dire qu'aucune enquête sérieuse n'a été faite dans la classe moyenne ou parmi les
professionnels. Devant la répression judiciaire, ils n'ont guère avantage à se faire connaître. On peut aller jusqu'à dire que la répression a "sexualisé" le pot; on le fume sans en parler
comme on fait l'amour sans le dire. Quelques universités ont tenté de faire ce genre d'enquête aux Etats-Unis mais leurs résultats sont encore marginaux. Cependant,
il n'est plus tout à fait malhonnête de dire que parmi les gens de
professions on peut, déjà, tenter une sorte de classification qui marque la généralisation de l'usage du pot selon les
groupes sociaux interrogés. Ce sont, par ordre de généralisation de l'usage: les artistes et les
artistes commerciaux, les professeurs et les étudiants (les premiers ont répondu que fumer a été leur dernière solution pour pouvoir communiquer avec
les derniers), les bureaucrates du service civil et, finalement, les
professionnels du dépannage social tels que sociologues, psychiatres, etc.
Des chiffres récents montrent encore qu'au moins 75 pour
cent des militaires stationnés au Vietnam fument du pot et, par conséquent, continuent d'en fumer de retour à la vie civile.

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II est clair que tous ces adeptes restent généralement aptes à la vie sociale et ne montrent aucun signe
grave d'aliénation. Ils continuent de travailler, de faire des enfants, de
faire la guerre même.
Pourtant on peut dire que la marijuana est
devenue un phénomène authentiquement culturel car on ne fume pas du pot impunément, même si les signes d'aliénation sont nuls. La moralité en prend un coup, de même le système des valeurs traditionnelles. Ce n'est
pas l'objet de cet article de décider si ces changements sont mauvais ou
bons. Un observateur impartial, s'il en est, ne peut que constater un léger changement dans les rapports qui régissent les êtres entre eux. De même que ces rapports modifient les
comportements entre un amant et sa maltresse, un professeur et un étudiant, un père et son enfant, les rapports se modifient
également
entre le citoyen et son gouvernement: II serait sans doute eiicore très exagéré d'examiner les difficultés sociales actuelles sous l'angle de la
marijuana. Mais il est évident qu'un examen par l'intérieur de ceux qui gèrent la communauté selon les normes traditionnelles
permettrait de déradicaliser certaines situations.
Dans le même ordre, la nature des rencontres sociales
s'est peu à peu
modifiée. Un élément intéressant que semble avoir apporté le passage de l'usage du pot, de
l'individu à la classe moyenne, pourrait être situé sur le plan de la conscience morale de la
collectivité rurale hippie passant à la conscience politisée des comités de citoyens urbains. Quand le maire
Drapeau a accusé le FRAP d'être un surgeon du FLQ, il confondait les ordres. Il aurait mieux
dit en affirmant que le FRAP était composé d'usagers du pot. Cela n'est pas vrai dans I ensemble, mais parait quand même plus cohérent. Il est vrai que, dans la tête de certains, FLQ signifie longs cheveux,
barbe et pot.
En fait, on peut comprendre assez bien les
raisons mineures qui conduisent la classe moyenne à fumer du pot. La curiosité, l'ennui d'une vie répétitive, le snobisme, le simple plaisir sont
toutes de bonnes raisons. Que dire de ceux qui refusent absolument de fumer et
quelles sont leurs raisons? Que dire de ceux qui refusent absolument aux autres
le droit de
fumer? La plupart du temps, on peut
confondre celui qui adopte une attitude sexuelle ou religieuse rigide avec
celui qui est rigidement anti-pot. Il existe aussi une attitude moyenne qui est
faite d'attentisme. La grande différence dans l'usage de la marijuana, quand
elle est consommée parles jeunes ou par les adultes, réside dans la valeur symbolique accordée à l'usage du grass.
Pour les jeunes, ainsi qu'on l'a signifié rapidement un peu plus haut, la marijuana
est avant tout un moyen presque mystique de changer un ordre considéré comme moribond. En ce sens, la marijuana
peut se situer entre les hallucinogènes lourds, tel le LSD, et le simple signe
extérieur de
la barbe, des colliers et des cheveux longs. Si le LSD peut être considéré, avec Leary, comme le SACREMENT de
Le fait que la marijuana soit devenue
pratiquement une drogue accessible à tous et le fait que l'importance de son
usage rende la répression à peu près impossible si tant est que l'on soit discret, ont changé les approches au phénomène. Les adultes ne considèrent pas le pot comme une drogue mystique
mais bien comme une dogue dispensatrice de plaisir, et d'autant plus commode
qu'elle ne s'accompagne d'aucun des signes désagréables du plaisir alcoolique. On a même vue une ménagère qui, au lieu d'enfiler un petit verre de
gin avant l'arrivée de son époux, fume un joint de pot pour se détendre et accueillir avec le sourire et la
bonne volonté nécessaire son mari? Ce n'est pas une plaisanterie. Les adultes ont
surtout découvert
les propriétés décompressantes de la marijuana et les ont
adaptées immédiatement aux nécessités quotiennes de leur vie.
On peut affirmer maintenant que loin de
diminuer, les adeptes du pot augmentent chaque jour. La courbe ne cessera de
monter car on ne voit pas de mesures pratiques pour supprimer tout pot de la
surface de la terre. En fait, si fumer du pot était une religion, comme le catholicisme ou
le bouddhisme, d'ores et déjà on pourrait dire que c'est, numériquement, la plus importante religion du
monde.
Si les fumeurs
habituels connaissent parfaitement les règles qui régissent une pot-party, les adultes curieux
peuvent se trouver un peu perdus maintenant que ces pot-partys remplacent de
plus en plus le coquetel où voisinent les buveurs d'alcool
traditionnels et les drogués in. On peut dire que dans les pot-partys
d'adultes les gens saouls sont le spectacle des gens stones. D'un autre côté, les gens saouls s'étonnent de l'hilarité des gens stones ou de leur côté soudainement méditatif. En fait la première surprise des gens saouls est de
constater que leurs amis stones conservent le plus parfait contrôle d'eux-mêmes dès que ce contrôle est requis. Leur seconde sera sans doute
de constater comment une phrase comme "Passe-moi la moutarde, s'il te plaît" peut être remplie de sens cachés qui se multiplient selon le nombre des
gens stones.

Dégagées de tout mysticisme, de telles pot-partys
d'adultes peuvent devenir aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis d'un
infantilisme révoltant. Il arrive même que, ne comprenant rien et se sentant
par là même frustrés, ils se mettent à fumer dans un geste d'auto-défense.
Au contraire de la jeunesse hippie ou
assimilée qui
organise ses soirées dans le but précis de reconstruire, grâce à la marijuana, un univers physique et moral
parfaitement connu et contrôlé, les adultes tendent à se servir du pot comme de l'alcool. Il est
étrange de
constater que si l'alcool disparait lentement des cercles d'adultes, il réapparaît lentement dans les cercles de jeunes qui
l'avait délaissé depuis des années. Le vin, produit plus naturel et comme
sanctifié par Omar
Kayan ou par
On voit même, chez des adultes, le joint de pot qui
remplace l'apéritif traditionnel. Si les jeunes ont noté comme un phénomène marginal la faim dévorante qui suit l'inhalation de pot, les
maîtresses de maison bourgeoises y voient un moyen particulier d'assurer le
succès de leur
repas. Et que penser de cette situation future: un industriel traitant une
affaire non plus un bouteille de gin à la main mais en offrant à son interlocuteur un coquetel au
haschisch?
De l'artisanat à la culture gouvernementale...
En fait la
classe moyenne, si elle adopte je pot, le passe au moulin de ses propres
conventions et, par conséquent, le décharge de tout son côté révolutionnaire ou mystique. Le pot n'est
plus qu'une façon comme une autre d'avoir du bon temps. Ce bon temps de la classe
moyenne qui vous interdit, si vous découvrez de nouveaux rapports entre vous et
l'univers, d'en faire part aux autres. En effet l'étiquette de la classe moyenne veut que vous
gardiez cette constatation entre. Dieu et vous, et même que l'on garde entre Dieu et soi ses
maladies, ses appétits sexuels, sa loi spirituelle et politique, le montant de son
compte en banque, etc.

Si les jeunes
avaient découvert
le côté mystique du pot, les adultes sont en train
d'en redécouvrir
les avantages sociaux. De même, le pot régit une sorte d'étiquette qui s'intègre dans l'étiquette typique de la classe moyenne.
Ainsi, si les jeunes font circuler tout bonnement un seul joint qui va ainsi de
bouche en bouche, une maltresse de maison bourgeoise passera quelques instants
de son après-midi à rouler de minuscules cigarettes
individuelles, partant de ce principe ancien, corollaire d'un ancien plaisir,
que l'on ne se passe pas de main en main un seul verre d'alcool.

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II est encore
trop tôt pour
savoir comment, finalement, le pot va modifier le comportement de la classe
moyenne. Même si Ton
peut acclimater le pot à une étiquette, le pot finit par modifier ceux qui s'en servent, ne
serait-ce que par l'influence qu'il a sur la perception dont il augmente
l'acuité et )a
finesse, particulièrement en ce qui a trait aux signaux non-verbaux. Ainsi l'usage du
pot peut modifier assez profondément la vie du couple qui est généralement basée sur une série de conventions tacites. Ces dernières sont pulvérisées par la marijuana et le couple se voit
dans l'obligation de repenser le sens de son contrat.

Mais les effets globaux du pot, on ne les
connaîtra que
lorsque le pot sera enfin légalisé. Mais les effets globaux du pot, ainsi que
ses lois, c'est essentiellement quand la classe moyenne, quand les jeunes,
quand tout le monde pourra fumer librement, qu'on les découvrira.
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